Le Formalisme russe dans l’histoire de la linguistique

Patrick Flack
sdvig press

Le Formalisme russe, à bien des égards, constitue un phénomène paradoxal. Il a, c’est bien connu, fourni les fondements d’une approche systématique de la littérature (ou du « langage poétique « ) et contribué à produire une grande partie du lexique et de l’arsenal conceptuel de la théorie littéraire moderne. A ce double titre, il figure comme une étape essentielle et reconnue dans le développement de cette discipline comme « science »  autonome. Toutefois, on sait aussi que le Formalisme russe n’a jamais opéré en tant qu’école ou mouvement unifié : le terme dénote un ensemble de travaux et de personnalités au demeurant très divers. Malgré leur fécondité conceptuelle et leur souci de fonder une théorie systématique de l’analyse littéraire, les formalistes russes n’ont pas non plus formulé un corps de doctrine spécifique ou bien défini. Surtout, la plupart des idées formalistes ont été très tôt vivement critiquées pour leur manque de rigueu. Le modèle formaliste a ainsi vite été remplacé par un paradigme plus puissant, celui de la linguistique structurale.

Les interprètes du Formalisme russe (Victor Erlich, Aage Hansen-Löve, Tsvetan Todorov, etc.) ont tous résolu le paradoxe que représente son originalité et son influence d’une part, ses évidentes lacunes d’autre part en suggérant que les contributions formalistes n’ont constitué de fait qu’une phase transitoire ou « inter-paradigmatique » (Steiner 1984, p.10) dans l’évolution de la théorie littéraire. Par ailleurs, ils s’accordent sur le fait non seulement que l’évolution de la théorie littéraire formaliste, sous l’égide en particulier de Roman Jakobson, s’est faite clairement dans la direction et avec l’appui du paradigme structuraliste, mais aussi que cette évolution a assuré sa pérennité et son influence. Ces deux conclusions, en elles-mêmes, sont parfaitement justifiées: il est incontestable que les intuitions fondatrices des formalistes russes quant aux propriétés du phénomène littéraire et des méthodes de son analyse ont été pour l’essentiel récupérées avec succès d’abord dans le contexte du Cercle Linguistique de Prague, du structuralisme tchèque (Jan Mukařovský, Felix Vodička), puis, bien entendu, du structuralisme français (Todorov, Barthes, etc.). De même, l’œuvre de Tynjanov démontre aussi sans l’ombre d’un doute que la transition vers le structuralisme a été délibérément voulue et a débuté à l’intérieur même de la mouvance formaliste (cf. Ehlers 1992).

Il n’en reste pas moins que l’histoire du Formalisme russe et de sa transition vers le structuralisme est marquée par une rupture majeure au début des années 1930. Sous la pression du régime stalinien, l’énergie créatrice des formalistes restés en URSS s’est estompée quasi définitivement à ce moment là. Plus important encore, les échanges entre le nouveau centre névralgique du développement de la linguistique structurale (Prague) et les penseurs soviétiques ont été interrompus, alors pourtant que les parties concernées (Roman Jakobson, Jurij Tynjanov, Viktor Šklovskij) étaient à la recherche d’un renouvellement de leur collaboration et de la dynamique du Formalisme de la première heure (cf. Depretto 2005). En raison à la fois de cette rupture et, plus généralement, des problèmes qui ont accompagné la réception en Occident de la pensée soviétique des années 1920-30 (cf. Sériot 2008), certains des aspects les plus radicaux et les plus typiques des idées formalistes n’ont dès lors pas reçu l’écho qu’ils auraient mérité, que ce soit dans le structuralisme praguois, ou bien moins encore, dans le structuralisme français.

Mon objectif ici sera de réévaluer positivement l’importance théorique du Formalisme pour le structuralisme, et notamment pour la linguistique structurale. Pour ce faire, je compte indiquer très brièvement que certaines des idées constitutives les plus radicales du tout premier Formalisme – la notion de langage poétique, la perceptibilité de la forme poétique, le mot comme chose (vešč) concrète et expressive – ont contribué à forger chez Jakobson une conception de la linguistique structurale qui est fort différente de celle proposée par Saussure. Démontrer de la sorte l’originalité « formaliste » de la linguistique structurale jakobsonienne est un élément essentiel dans la défense du potentiel linguistique du Formalisme russe. La linguistique structurale (et en particulier la phonologie), en effet, constitue un modèle théorique scientifiquement rigoureux, qui peut fournir une base cohérente aux idées littéraires souvent vagues et immatures des formalistes. De surcroît, elle fut la matrice du développement du structuralisme comme paradigme des sciences humaines.

Le rôle accordé à la linguistique par les Formalistes eux-mêmes demeure à vrai dire très imprécis. On sait bien sûr que le Formalisme russe s’est développé dans deux centres distincts, l’OPOJAZ de St-Pétersbourg et le Cercle Linguistique de Moscou. On sait tout aussi bien que l’OPOJAZ, avec Šklovskij, Tynjanov ou Eichenbaum, a adopté une orientation clairement littéraire, contrastant avec une conception plus linguistique du projet formaliste défendue par les moscovites, Jakobson en particulier. En d’autres termes, il est clairement admis que le Formalisme russe comporte une dimension linguistique. Du fait de la disjonction géographique et méthodologique entre l’OPOJAZ et le Cercle Linguistique de Moscou, cependant, la critique a eu tendance à considérer leurs productions isolément l’une de l’autre. Le Formalisme russe est ainsi bien souvent présenté comme une pure théorie littéraire associée presque exclusivement à l’OPOJAZ pétersbourgeois. Ses débouchés linguistiques, par exemple les travaux des moscovites Jakobson et Trubeckoj en phonologie ou sur le fonctionnalisme du langage, sont quant à eux considérés comme relevant déjà du paradigme structuraliste. Même sans remettre en cause ni l’existence des fertiles échanges entre les deux centres, ni le fait que l’on retrouve de nombreux concepts de l’OPOJAZ dans la linguistique de Jakobson, l’impression qui se dégage est que la composante linguistique du Formalisme russe s’est développée indépendamment. Il semble ainsi que les éléments littéraires de l’OPOJAZ sont en fait intégrés et systématisés de façon originale par Jakobson dans un modèle structuraliste préexistant (celui de la linguistique saussurienne), plus qu’ils ne contribuent à produire un modèle linguistique inédit, d’origine incontestablement « formaliste ».

Dans la perspective de l’histoire de la linguistique, on retrouve des doutes similaires quant à l’unité et à la pertinence du rôle joué par les Formalistes russes dans le développement de la linguistique structurale (même dans sa forme praguoise). Les interprétations traditionnelles ne reconnaissent certainement pas le développement d’une pensée linguistique qui soit particulière et intrinsèque au Formalisme russe. Cette position critique est bien reflétée par deux arguments qui confirment la prépondérance de la linguistique saussurienne sur le développement à la fois du structuralisme dans son ensemble, et de l’œuvre de Jakobson en particulier. Le premier de ces arguments suggère simplement que Jakobson n’a de facto été que très peu influencé par les travaux linguistiques de ses collègues formalistes et que ses propres contributions s’inscrivent donc dans la directe lignée de Saussure (Koerner 1997). Le second argument, plus polémique, avance que dans la mesure où Jakobson (selon ses propres affirmations) propose un modèle linguistique différent de celui de Saussure, ce modèle s’avère plus faible et moins cohérent que celui esquissée par Saussure (Harris 2001).

Tout en évitant de m’aventurer trop avant sur le sujet contesté de l’influence relative de Saussure sur les Formalistes (et ex-Formalistes) russes, je me propose maintenant de critiquer les positions négatives mentionnées ci-dessus quant au rôle des formalistes dans l’histoire de la linguistique et, inversement, quant à celui de la linguistique structurale comme expression plus mature de leurs concepts littéraires. Pour ce faire, je veux d’abord mettre en avant trois éléments du modèle linguistique de Jakobson qui le démarque clairement de Saussure, ou plutôt, qui témoigne d’une influence directe entre l’OPOJAZ et le Cercle Linguistique de Moscou sur le terrain spécifique de la linguistique.

Le premier élément typique de la linguistique jakobsonienne qu’il est clairement erroné de vouloir attribuer à Saussure plutôt qu’aux formalistes est l’insistance de Jakobson sur l’importance de la dimension « poétique » du langage comme relevant à part entière de l’analyse linguistique. (Il est intéressant de remarquer que ceux qui reprochent à Jakobson un manqué d’unité systématique (Harris), ou relativisent l’influence des formalistes sur celui-ci (Koerner) ont tendance à accorder moins (ou aucune) importance à la dimension poétique de son oeuvre). Pour Jakobson, comme pour tous les formalistes sans exceptions, le langage est un phénomène essentiellement et irréductiblement poétique. La distinction majeure entre Jakobson et, par exemple, Šklovskij, est que celui-là intègre et explique cette dimension poétique dans un modèle systématique et fonctionnel du langage, plutôt que de postuler l’existence d’un « langage poétique » comme phénomène autonome.

Le deuxième élément qui rapproche le linguiste Jakobson des formalistes est sa notion de « fonction poétique », qu’il définit ainsi dans son article-bilan Linguistique et Poétique: “This function, by promoting the palpability of signs [c’est moi qui souligne], deepens the fundamental dichotomy of signs and objects.” (Jakobson 1971). L’idée de la « palpabilité » du signe est liée, sans conteste, au concept de « défamiliarisation » et au primat qu’il accorde à l’acte de perception sensible comme une fin esthétique en soi (Šklovskij 1983). Mais ici encore, Jakobson remplace un concept vague (Šklovskij n’explicite jamais les implications psychologiques, cognitives ou même existentielles de la défamiliarisation) par une explication linguistique beaucoup plus précise : la poéticité du langage correspond à son expressivité en tant que système de signes concrets, perceptifs.

Le dernier élément qui différencie Jakobson de Saussure est justement cette notion poétique de « signe concret », dont l’origine semble bien être formaliste. Pour Jakobson, en effet, le signe ne correspond pas à la conception saussurienne, qui en fait une pure valeur dans un système d’oppositions négatives et différentielles. Comme le démontre sa définition du phonème comme une hiérarchie de traits acoustiques, le signe implique l’idée d’une structuration expressive d’un matériau concret tout autant que celle de la différenciation et de l’organisation idéale d’éléments abstraits. En d’autres termes, le phonème est un “objet” concret, dont les propriétés sont liées inséparablement à sa structure expressive et à sa valeur linguistique. A ce titre, la définition jakobsonienne du phonème recèle, je pense, la clé du potentiel théorique du Formalisme russe vis-à-vis du structuralisme et représente la culmination scientifique de idées littéraires formalistes sur la dimension à la fois concrète et formellement expressive du langage et de la perception. En tous les cas, les problématiques du statut du phonème comme objet (psychologique, fictif, ou phénoménologique) et de la relation qu’il institue entre ses couches phonétique (sensible, perceptive) et phonologique (intelligible, idéale) impliquent en condensé des enjeux fondamentaux sur la relation entre forme et perception, et plus généralement, sur les origines du sens et de la signification –linguistique ou non – dans la perception sensible (cf. Holenstein 1975).

Pour compléter mon (très superficiel) argument quant aux inflexions spécifiquement formalistes de la linguistique jakobsonienne et sa capacité à donner des fondements méthodologiquement plus solides aux idées d’un Šklovskij sur le pouvoir poétique « perceptif » de la forme littéraire, je souhaite conclure en indiquant l’existence d’une étape intermédiaire dans le processus de maturation des idées du premier Formalisme en direction de la linguistique. Cette étape intermédiaire est constituée par les œuvres de Evgenij Polivanov et de Lev Jakubinskij. Le rôle de ces linguistes, tous deux très tôt membres de l’OPOJAZ, est de plus particulièrement intéressante du fait qu’il souligne l’étendue des interactions entre linguistes et théoriciens de la littérature au sein du Formalisme russe et rompt avec l’idée d’une coupure nette entre l’OPOJAZ littéraire et le Cercle Linguistique de Moscou. En effet, la contribution autant de Polivanov que de Jakubinskij est concrète (ils publient dans les premiers recueils de l’OPOJAZ) et leur influence sur le travail littéraire de leurs collègues est réelle (Šklovskij, p.ex. cite Jakubinskij dans “L’art comme procédé”).

Pour éviter tout malentendu, je tiens à préciser que je ne cherche pas à suggérer ici qu’il y ait eu une véritable continuité entre Polivanov, Jakubinskij et Jakobson en ce qui concerne leurs principes généraux quant au langage ou à la linguistique. Les linguistes pétersbourgeois, tous deux élèves de Baudouin de Courtenay, sont restés fortement marqué par le “psychologisme” de leur maître, ce qui les distancie fortement de l’orientation structuraliste de Jakobson (Cette opposition au psychologisme est un des arguments majeurs employés par les critiques d’une continuité intra-formaliste, au profit d’une source plus saussurienne de la linguistique de Jakobson). Leur orientation vers les problèmes de la sociolinguistique, leurs définitions essentiellement “communicatives” du langage et leurs affinités avec le Marxisme ne se retrouvent pas non plus chez Jakobson.

Cela dit, en ce qui concerne Polivanov plus particulièrement, deux aspects de son œuvre le profilent malgré tout comme un “chainon manquant” entre les intuitions littéraires d’un Šklovskij et la pensée linguistique de Jakobson. Il s’agit, au premier chef, de l’importance accordée par Polivanov aux propriétés poétiques du langage. Pour être plus précis, Polivanov est connu pour avoir été un des premiers linguistes à avoir suggéré que les effets poétiques du langage peuvent être expliqués en termes de propriétés purement linguistiques. Il aurait, par exemple, voulu écrire un “Corpus poeticarum”, i.e. une étude comparée des langues et de leurs systèmes poétiques (On retrouve des aspects de ce projet dans Polivanov (1963)). Cette idée d’une “linguistique poétique” se retrouve évidemment chez Jakobson, de façon même encore plus puissante, puisque non seulement il explique les effets poétiques du langage en termes linguistiques, mais il associe la fonction poétique de façon constitutive et essentielle (au moyen d’un modèle fonctionnel inspiré par Jakubinskij) à la définition même du langage (cf. Jakobson 1971).

Le second élément qui souligne l’origine formaliste des idées jakobsoniennes mentionnées ci-dessus est le traitement fait par Polivanov de la question de la phonétique. Ici encore, il faut remarquer que Polivanov reste très marqué par Baudouin, et que son influence sur Jakobson en matière de phonologie pure se résume à des aspects spécifiques (par exemple, à l’idée de convergence et divergence des phonèmes). Mais ce qui rapproche Polivanov de Jakobson est son insistance sur le rôle poétique des aspects phonétiques du langage (Polivanov 1916, 1963). Selon Polivanov, en effet, les propriétés poétiques d’une langue sont liées directement à sa structure phonétique (ou phonologique). En donnant ainsi une base clairement linguistique à l’intuition des formalistes que le langage doit sa poéticité d’abord à sa nature concrète, acoustique, cet aspect de l’œuvre de Polivanov montre le potentiel générique des intuitions de Šklovskij à recevoir une interprétation linguistique. Il confirme aussi l’origine poétique des recherches sur le phonème de Jakobson, confirmée bien sûr par les travaux de Jakobson lui-même, par exemple sur le vers tchèque (cf. Kiparsky 1983, p.20).

Bibliographie

Depretto, Catherine (2005). “La correspondance des formalistes”, in coll., Les Formalistes Russes, Paris, Revue Europe.

Ehlers, Klaas-Hinrich (1992). Das dynamische System : zur Entwicklung von Begriff und Metaphorik des Systems bei Jurij N. Tynjanov, Frankfurt am Main, Peter Lang.

Hansen-Löve, Aage (1978). Der russische Formalismus : methodologische Rekonstruktion seiner Entwicklung aus dem Prinzip der Verfremdung, Wien, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften.

Harris, Roy (2001). “Jakobson’s Saussure”, in : Saussure and his interpreters, Edinburgh University Press, Edinburgh.

Holenstein, Elmar (1975). Roman Jakobsons phänomenologischer Strukturalismus, Frankfurt am Main, Suhrkamp.

Jakobson, Roman (1971). “Linguistics and Poetics: Closing Statement,” in: Thomas Sebeok, Style in Language, Cambridge Mass., M.I.T. Press.

Kiparsky, Paul (1983). “The Grammar of Poetry”, in Morris Halle, Jakobson – What he taught us, Columbus, Slavica Publ.

Koerner, E.F.K. (1997). “Remarks on the Sources of R. Jakobson’s Linguistic Inspirations”, in Sériot (ed,), Roman Jakobson entre l’Est et l’Ouest, Lausanne, Cahiers de l’ILSL 9.

Polivanov, Evgenij (1916). “Po povodu “zvukovyh žestov” japonskogo jazyka, Sborniki po teorii poetičeskogo jazika 1, Petrograd, 1916.

– (1963). “Obščij fonetičeksij princip vsjakoj poetičeskoj tehniki”, Voprosy jazykoznanija 1.

Sériot, Patrick (2008). Langage et Pensée: Union Soviétique années 1920 – 1930, Lausanne, Cahiers de l’ILSL 24.

Šklovskij, Viktor (1983) [1925]. O teorii prozy, Moscou, Sovetskij pisatel’.

Steiner, Peter (1984). Russian Formalism: A Metapoetics, Ithaca, Cornell University Press.

How to cite this post

Flack, Patrick. 2015. Le Formalisme russe dans l’histoire de la linguistique. History and Philosophy of the Language Sciences. https://hiphilangsci.net/2015/04/23/le-formalisme-russe-dans-lhistoire-de-la-linguistique/

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