Emile Benveniste et les langues amérindiennes.

Chloé Laplantine
Laboratoire d’Histoire des Théories Linguistiques
CNRS-Université Paris Diderot

Frances Densmore with Blackfoot chief Mountain Chief during a recording session for the BAE

Frances Densmore et le chef Blackfoot, Mountain Chief, pendant une session d’enregistrement au Bureau of American Ethnology

Les langues amérindiennes ont une place critique dans la linguistique d’Emile Benveniste (1902-1976). A deux reprises dans les Problèmes de linguistique générale, il explique l’importance pour l’histoire de la linguistique des recherches engagées à la fin du 19e siècle, sous l’impulsion de Franz Boas peut-on supposer, parce qu’elles mènent le linguiste à se faire l’analyste de son propre regard, de ses propres catégories de langue-pensée comme non-universelles, pour finalement devenir capable d’une analyse des langues. Ainsi Benveniste, en 1968, dans un entretien  avec Pierre Daix fait ce récit :

Vers 1900, des hommes, et tout particulièrement des Américains, ont dit : « Vos conceptions sont irréelles ou, en tout cas, très partielles, vous ne tenez compte que d’une partie du monde linguistique : le monde indo-européen. Il y a une foule de langues qui échappent à vos catégories ». Cet avertissement a été très utile et ces langues, notamment les langues indiennes d’Amérique que j’ai personnellement étudiées, sont très instructives, parce qu’elles nous font connaître des types de catégorisation sémantique et de structure morphologique nettement différents de ceux que les linguistes formés dans la tradition classique considéraient comme inhérents à l’esprit humain[1].


Une autre remarque, un peu plus tôt, en 1954 dans l’article « Tendances récentes en linguistique générale », va dans le même sens, d’un renouvellement important pour la linguistique générale et la linguistique descriptive impulsé par les recherches amérindianistes :

A un autre point de vue, on s’est aperçu que la description de certains types linguistiques, des langues amérindiennes notamment, posait des problèmes que les méthodes traditionnelles ne peuvent résoudre. Il en est résulté un renouvellement des procédés de description qui, par contre-coup, a été étendu aux langues qu’on croyait décrites pour toujours et qui ont pris nouvelle figure[2].

Ci-dessous, j’ai noté les mentions que fait Benveniste des langues amérindiennes dans les articles des Problèmes de linguistique générale, les auteurs et les ouvrages qu’il cite, ainsi que les quelques articles où il s’est directement intéressé à des langues amérindiennes.

année article page auteur langue ouvrage
1946 « Structure des relations de personne dans le verbe » PLG, p.229, 233 W. Thalbitzer eskimo Handbook of American Indian Languages (HAIL), I, 1032, 1057
PLG, p. 231 F. Boas chinook HAIL, I, 647
PLG, p.234 L. Frachtenberg siuslaw HAIL, II, 468
PLG, p. 234 W. Johns algonquin (fox) HAIL, I, 817
1950 « La phrase nominale » PLG, p. 153 P. Goddard hupa HAIL, I, p. 109
R. Bunzel zuñi HAIL, III, 406
L. Frachtenberg siuslaw HAIL, II, 604
B. Whorf hopi  Linguistic Structures of Native America (LSNA ) (1946), p. 165
PLG, p. 153, 156 C. Voegelin tübatulabal Tübatulabal Grammar (1935), p. 149, 162, 164
1950 « La négation en Yuchi », Word, 6, p. 99-105. p.99 C. Voegelin yuchi  Language, Culture and Personality, Essays in memory of E. Sapir (1941), p. 26
p.99 H. Hoijer yuchi LSNA (1946), p. 20
p.99 sq. G. Wagner yuchi Yuchi Tales (1931)HAIL, III
p.99 L. Bloomfield menomini LSNA (1946), p. 87.
p.105 F. Boas kwakiutl Kwakiutl Grammar (1947), p. 269.
1952 « La classification des langues » PLG, p. 101 L. Bloomfield comparaison de langues du groupe algonquin (fox, ojibway, cree, menomini) Language, I (1925), p. 30 ; IV (1928), p. 90 ; Language (1933), p. 259-260.
PLG, p. 102 M. Swadesh hypothèse des langues « mosanes » International Journal of American Linguistics (IJAL), XIX (1953) ; p.31 sq.
PLG, p. 108, 109

PLG, p. 112-114

E. Sapir takelmaà propos de sa classification des langues HAIL, II (1922)Language, 1921, ch. VI
1953 « Le vocabulaire de la vie animale chez les indiens du Haut-Yukon », BSL, 138, p.79-106. p. 79 F. Li chipewyan LSNA (1946), p. 398-423
1953 « The “eskimo” name »,IJAL, XIX, p. 242-245.   W. Thalbitzer eskimo American Anthropologist, 52 (4), 564Handbook of American Indians North of Mexico, (1907), p. 433, 436.
1954 « Tendances récentes en linguistique générale » PLG. p.6(cité plus haut)  
1956 « La nature des pronoms » PLG, p.256 A. Halpern yuma LSNA (1946), p. 264
1957-
1958
« La phrase relative, problème de syntaxe générale » PLG, p.210-212 M. Haas tunica HAIL, IV (1940)Tunica texts (1950), p.62
PLG, p.212 B. Haile navaho Learning Navaho, I, III, IV
PLG, p.212 F. Li chipewyan LSNA (1946), p. 401, 419-420
1966 « Convergences typologiques » PLG, 2, p.108-109 et 112PLG, 2, p.111 E. Sapir paiutetakelma Southern Paiute (1930)HAIL, 2 (1922), p. 66, 68 sq., 213.

Amercian Anthropologist (1911), p.250 sq.

PLG, 2, p.109 C. Voegelin tübatulabal Tübatulabal Grammar (1935), p. 89
PLG, 2, p.109 L. Bloomfield nahuatl Language (1933), p.241
PLG, 2, p.110 B. Whorf aztèque LSNA (1946), p. 367 sq.
1966 « Les transformations des catégories linguistiques » PLG, 2, p. 135 M. Haas tunica  
PLG, 2, p. 135-136 B. Whorf aztèque  
1968 « Ce langage qui fait l’histoire » PLG, 2 34-35(cité plus haut)  

Ce relevé n’est pas complet, mais il s’en approche sans doute. On voit que l’intérêt de Benveniste pour les grammaires des langues amérindiennes débute dans les années 1940, et qu’il les fait intervenir dans son travail pour poser des questions d’ordre général : la personne dans le verbe, la phrase nominale, la phrase relative, les pronoms, les classifications des langues… On voit également que la bibliographie de Benveniste, les ouvrages auxquels il se réfère, appartiennent en gros à un même ensemble, une même époque ; celle d’une linguistique ethnographique, héritière de Wilhelm von Humboldt. C’est la linguistique mise en route aux Etats-Unis par Franz Boas et ses élèves, une linguistique critique des méthodes traditionnelles et qui réévalue les notions qui servent à appréhender les langues, en montre l’historicité. C’est une linguistique qui, sans que Benveniste en soit proprement l’héritier, le rencontre, et avec laquelle il travaille de façon très proche.  Elle est présente implicitement dans beaucoup d’articles comme « Catégories de pensée et catégories de langue » en 1958, ou encore à certains moments dans  « Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne » en 1956, les deux textes ayant en commun la réflexion sur les catégories de langue-pensée et l’inconscient dans le langage.

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Durant les étés 1952 et 1953, Benveniste mènera des enquêtes de terrain dans le nord-ouest américain, étudiant principalement les langues haida et tlingit, mais aussi gwich’in, au tutchone et à l’eskimo.  En se référant aux carnets d’enquête disponibles, on peut retracer son itinéraire, le dater. Ainsi, durant l’été 1952, il s’est exclusivement intéressé au haida (Skidegate, BC (8-16/07/1952), Masset, BC (18/07-04/08/1952) ; Ketchikan, AK (22/08-06/09/1952)). En 1953, son travail a principalement porté sur le tlingit (Juneau (30/06-25/07/1953), Haines (27/07-01/08/1953), Klukwan (31/07/1953)), puis Benveniste est allé plus au Nord, étudiant le tutchone du Sud (Burwash Landing, YT (06/08/1953), le gwich’in (Fort Yukon 08/1953, AK[3]), puis enfin l’eskimo (Kotzebue début 09/1953, AK). A partir des données récoltées dans les carnets de terrain, on peut dresser une carte qui rendra visibles les lieux où Benveniste est allé travailler :

alaska map3

Nous disposons pour le moment de 29 carnets ou bloc-notes ; la plus grande partie est conservée à la Ramsuson Library de l’Université de Fairbanks, un carnet et un bloc de feuilles se trouvent à la Bibliothèque nationale de France à Paris. Ce sont surtout les notes prises lors des entretiens avec les différents informateurs, ponctuellement des commentaires portés sur la page de gauche ou des récits. C’est au lecteur de comprendre le cheminement de pensée de Benveniste lors des entretiens.

Benveniste, au retour de son second voyage en 1953, a dispensé un enseignement au Collège de France consacré à la langue tlingit[4], et a publié un article dans le Bulletin de la Société de linguistique de Paris, « Le vocabulaire de la vie animale chez les indiens du Haut-Yukon »[5]. Quoique posant dans son titre la notion de « vocabulaire », qui semblerait restreindre l’étude à un aspect de la langue, Benveniste fait bien autre chose que de récolter les termes d’un vocabulaire pour aboutir à une concordance, il pratique pour chaque terme une analyse. Comme il l’écrit lui-même : « Quel que soit l’intérêt documentaire et “culturel” de ce vocabulaire, c’est avant tout à l’étude de la structure linguistique qu’il doit introduire »[6]. Citons par exemple un passage à propos du castor :

A trois ans, le castor mâle est dénommé čˀɛdiβì dìnǰί « mâle qui a trouvé un bon endroit en nageant ». Ceci s’explique par les habitudes du castor à cet âge ; nageant au fil de l’eau, il rencontre une femelle, avec laquelle il va s’établir et bâtir une maison. La forme čˀɛdiβì  « il trouve un bon endroit dans l’eau » contraste lexicalement avec čˀɛdizʹί « il trouve un bon endroit sur terre » ; cf. čˀɛdiśίzʹί « j’ai trouvé un bon endroit (sur terre) », 3e sg čˀɛˀìnzʹί, se dit par exemple de l’ours qui trouve une proie toute prête, telle qu’une bête déjà tuée, et n’a plus qu’à en profiter : ainsi βi « action dans l’eau » s’oppose à śi (sonorisé zʹi) « action sur terre ». – L’animal a aussi pour sobriquet tɛ̀x̣ócìk, de « région de l’eau », x̣o « mâcher », ronger », et cik « rouge », composé de sens elliptique. Quand au printemps on voit au bord de l’eau que les pousses rouges des saules ont été mâchonnées, on sait que le castor de trois ans  est passé par là. Le nom est paraphrasé :
kˀai        dίcik         čù̜zʹ it                         tɛ̀γαί                      téˀɑ̀čɑ̀k
saule   rouge    eau-intérieur     bord de rivière        mâchant vite
« il mâchonne vite, dans l’eau, le long de la rive, les saules rouges »[7].


On voit ici que l’analyse cherche à souligner la motivation dans la langue. Les gloses qui font le commentaire explicatif ne sont, d’autre part, pas des données objectives, mais les explications données par les informateurs, c’est-à-dire une construction du réel. On retrouve chez Benveniste le projet d’une analyse des formes de la langue telles que Boas le soutenait. Ainsi à la fin de l’introduction du Handbook of American Indian Languages, en 1911, il explique ainsi :

In accordance with the general views expressed in the introductory chapters, the method of treatment has been throughout an analytical one. No attempt has been made to compare the forms of the Indian grammars with the grammars of English, Latin, or even among themselves; but in each case the psychological groupings which are given depend entirely upon the inner form of each language. In other words, the grammar has been treated as though an intelligent Indian was going to develop the forms of his own thoughts by an analysis of his own form of speech.[8]
[je traduis :] En accord avec les vues générales exprimées dans les chapitres préliminaires, la méthode de traitement a été constamment une méthode analytique. Aucune tentative n’a été faite de comparer les formes des grammaires indiennes avec les grammaires de l’anglais, du Latin, ou même entre elles ; mais dans chaque cas les groupements psychologiques qui sont donnés dépendent entièrement de la forme interne de chaque langue. En d’autres mots, les grammaires ont été traitées comme si un indien intelligent allait développer les formes de sa propre pensée par une analyse de sa propre forme de discours.

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Chez Benveniste, comme chez Boas, la langue est toujours un inconnu (et en quelque sorte doit le rester), elle est non contenable par un modèle prépensé. En lisant les carnets d’enquête de Benveniste, on a le sentiment d’une recherche entièrement dans la découverte d’un fonctionnement signifiant de ces langues. Dans un courrier envoyé à la Rockefeller Foundation dans le but d’obtenir une subvention pour son second voyage dans le nord-ouest américain, Benveniste explique ainsi : « en termes sommaires, ma préoccupation est de savoir comment la langue ‘signifie’ et comment elle ‘symbolise’. Les tendances actuelles d’une certain école de linguistique vont à analyser la langue sur la base de la distribution et des combinaisons formelles »[9]. On peut supposer que cette tendance qui approche la langue en termes de « distribution et de combinaisons formelles », c’est notamment la linguistique distributionaliste bloomfieldienne, et les commencements de la grammaire générative de Chomsky… chez qui le modèle logique fait oublier un aspect du langage, à savoir la signifiance[10].  Avec ses enquêtes en Amérique du Nord, Benveniste fait l’expérience, après Boas, après Sapir, d’une remise en question de tout un savoir traditionnel sur les langues et le langage.  C’est également cette expérience qu’il fera en 1967 avec les poèmes de Baudelaire, faisant de « la langue de Baudelaire » un inconnu, une langue qui ne se laisse pas appréhender par un modèle linguistique traditionnel (basé sur le signe), ni par une représentation du poétique (par une théorie de l’écart entre la langue ordinaire et la langue poétique). Ainsi, à propos de l’originalité de Baudelaire, Benveniste demande : « mais où réside-t-elle ? » [11]. C’est du point de vue d’une culturologie[12] que Benveniste aborde alors les poèmes de Baudelaire, observant comment pour le lecteur elle renouvelle l’expérience du monde :

Le poète
On recrée donc une sémiologie nouvelle,
par des assemblages nouveaux et libres de mots.
A son tour le lecteur-auditeur se trouve en présence
d’un langage qui échappe à la convention essentielle
du discours. Il doit s’y ajuster, en recréer pour
son compte les normes et le ‘sens’.[13]


[1] Emile Benveniste, « Ce langage qui fait l’histoire » (entretien avec Pierre Daix pour Le Nouvel Observateur), Problèmes de linguistique générale, 2, Paris, Gallimard, 1974, p. 34-35

[2] Emile Benveniste, « Tendances récentes en linguistique générale », Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, p. 6.

[3] De son séjour dans la région de Fort-Yukon est issue son article « Le vocabulaire de la vie animale chez les indiens du Haut-Yubon », publié immédiatement à son retour dans le Bulletin de la Société de linguistique de Paris.

[4] Annuaire du Collège de France, année 1953-1954, p. 221-222.

[5] « Le vocabulaire de la vie animale chez les indiens du Haut-Yukon », Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, 49, fasc. 1 (n°138), 1953, p. 79-106.

[6] Ibid., p.82.

[7] Ibid., p. 87-88.

[8] Franz Boas, « Introduction », Handbook of American Indian Languages, Bureau of American Ethnology, Bulletin 40, Government Printing Office, Washington, 1911, p. 81.

[9] Tapuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France, parmi les Papiers d’Orientalistes, Don 06.15, pochette 7.

[10] Par parenthèse, Bloomfield est bien connu pour son travail de terrain chez les algonquins, et Chomsky disait que la première grammaire générative écrite avait été celle de la langue Hidatsa par Voegelin.

[11] « Ce qui déconcerte même les poètes qui le lisent aujourd’hui avec –cependant– la double conscience de la puissante originalité de Baudelaire (mais où réside-t-elle alors ?) et de toutes les novations / qui sont issues de lui et qu’il a au moins rendues possibles » (BAUDELAIRE, 22, f°67-68 /f°31-32)

[12] C’est l’idée d’une interprétance de la langue. Benveniste l’explique ainsi : « Dans ce qui est déjà tenté sur le domaine social, la primauté de la linguistique est ouvertement reconnue. Ce n’est pas du tout en vertu d’une primauté intrinsèque, mais simplement parce que nous sommes avec la langue au fondement de toute vie de relation ». Emile Benveniste, « Structuralisme et linguistique », (un entretien de Pierre Daix avec Emile Benveniste), Les Lettres françaises, n° 1242 (24-30 juillet 1968), p. 10-13 ; repris dans les Problèmes de linguistique générale, 2, Gallimard, Paris, 1974, p. 26.

[13] BAUDELAIRE, 22, f°53 /f°305.

How to cite this post:

Laplantine, Chloé. 2013. ‘Emile Benveniste et les langues amérindiennes’. History and Philosophy of the Language Sciences. http://hiphilangsci.net/2013/10/02/emile-benveniste-et-les-langues-amerindiennes-4

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